Accueil International « Si on y va, c’est à fond ! », raconte Marie-Amélie Le Fur, qui a choisi de repousser sa retraite

« Si on y va, c’est à fond ! », raconte Marie-Amélie Le Fur, qui a choisi de repousser sa retraite

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Marie-Amélie Le Fur a remporté deux médailles d’or (400m et longueur) lors des Jeux paralympiques de Rio en 2016. — CHRISTOPHE SIMON / AFP
  • Comme les Jeux olympiques, les Jeux paralympiques de Tokyo ont été repoussés à 2021 (du 24 août au 5 septembre) à cause de la pandémie de coronavirus.
  • Ce report va grandement impacter la vie de Marie-Amélie Le Fur, figure du handisport en France et qui avait prévu de mettre un terme à sa carrière juste après. 
  • Il va falloir, pendant un an encore, concilier vie de famille, vie professionnelle et entraînement intensif, dans un contexte économique forcément chamboulé. 

Chaque semaine du mois de juin, 20 Minutes donne la parole à des athlètes qui auraient dû, d’ici à quelques semaines, participer aux Jeux. Reprise de l’entraînement, planification de l’année à venir, conséquences psychologiques, nous évoquerons avec eux toutes les facettes du report de leur rêve olympique. Cette semaine, Marie-Amélie Le Fur, qui avait prévu de raccrocher après cette échéance et qui voit tous ses projets reportés d’un an.

Marie-Amélie Le Fur est la figure du handisport en France. Triple championne paralympique (100m à Londres, puis 400m et longueur à Rio), quadruple championne du monde, elle est également depuis 2018 la nouvelle présidente du Comité Paralympique et Sportif Français (CPSF). Elle a donc vécu le confinement et l’annonce du report des Jeux au plus près des craintes de ses camarades, et en même temps face à l’obligation de prendre une décision très importante pour elle. L’athlète de 31 ans, amputée de la jambe gauche à la suite d’un accident de scooter en 2004, avait en effet prévu de prendre sa retraite juste après cette échéance, notamment pour passer plus de temps avec sa petite fille de 10 mois. Elle raconte à 20 Minutes comment elle a pris la décision de continuer, et explique les difficultés spécifiques des athlètes paralympiques engendrées par la crise sanitaire.

Comment s’est passé le confinement pour vous ?

Je me suis adaptée, comme tout le monde. J’avais quand même la chance d’avoir accès à proximité de chez moi [elle vit près de Blois, en région Centre] à des petits chemins, qui m’ont permis de continuer mon entraînement. Enfin, un entraînement surtout physiologique, plus que technique et musculaire. J’en ai profité pour retravailler des bases et faire du foncier. Et dès que le confinement a été levé, j’ai bénéficié comme d’autres de la mesure dérogatoire permettant aux sportifs de haut niveau, en accord avec les Collectivités territoriales, d’accéder aux infrastructures sportives. Donc j’ai pu reprendre un entraînement normal dès le 13 mai, que ce soit en musculation ou sur le stade.

Comment avez-vous vécu l’annonce du report des Jeux ?

Je l’ai vécu avec ma double casquette, celle d’athlète et celle de présidente du Comité. Le report était inévitable en tout cas, c’était la meilleure des solutions. Sportivement, éthiquement et sanitairement, il n’était pas possible de maintenir ces Jeux. Le processus de sélection était devenu trop compliqué, et puis déplacer des populations du monde entier en juillet n’était pas possible. La décision a peut-être mis un peu de temps à venir, mais les nouvelles dates ont été annoncées très vite, en revanche. C’est une bonne chose, ça a permis à tous les sportifs de se caler sur un nouvel objectif.

Et pour l’athlète que vous êtes ?

Là, cette annonce a été très difficile car cela signifie le report de mon arrêt de carrière. Ça veut dire que pendant un an, il faut continuer l’entraînement, maintenir ce rythme très contraignant au quotidien, qui a un fort impact sur ma vie personnelle. Mais après un temps de réflexion, des discussions en famille et avec mes coachs, on a décidé de repartir. La seule insécurité reste la question financière et la façon dont mes partenaires vont accepter ou pas de me suivre un an de plus, dans un contexte de crise économique qui plus est. Je sais que je ne suis pas la seule athlète à me poser la question de la pérennité financière du projet avec cette année supplémentaire.

Avez-vous beaucoup hésité à poursuivre ?

Oui, je ne vais pas le cacher. Je suis maman depuis 10 mois. Je m’étais préparée à « sacrifier » la première année de ma fille, avec énormément d’absences, de stages, des déplacements, des week-ends chargés. Mais devoir faire deux ans sur ce modèle, ça nécessitait vraiment qu’on se pose la question au sein de la famille. On a discuté aussi avec les coachs, pour savoir comment on pouvait intégrer cette année supplémentaire en respectant le fait que je ne suis pas juste une athlète, mais aussi présidente du Comité et une maman qui a besoin d’être avec sa fille. On a pris tout le temps du confinement pour réfléchir, j’ai aussi contacté mes partenaires pour voir la façon dont ils pourraient continuer à m’accompagner. C’est une fois tout ça mis bout à bout qu’on s’est dit qu’on y allait.

Vous repartez à bloc en tout cas ?

Ah oui, si on y va, c’est à fond ! Je me présenterai uniquement sur la longueur. La concurrence sera beaucoup plus forte, mes adversaires montent en puissance. Elles sont beaucoup plus jeunes que moi, et souvent au début de leur pratique sportive donc un an, pour elles, c’est la chance de pouvoir progresser très largement. Mais c’est aussi ce qui rendra la compétition plus belle. Ce titre sera challengé, mon record du monde [6,01m en 2018] peut potentiellement tomber d’ici à 2021. Mais c’est pour ça qu’on aime le sport !

Marie-Amélie Le Fur a porté le record du monde de la longueur à 6,01m en 2018.
Marie-Amélie Le Fur a porté le record du monde de la longueur à 6,01m en 2018. – F Pervillé / FFH

Pour revenir aux difficultés que pose ce report, avez-vous eu en tant que présidente du CPSF beaucoup de remontées d’athlètes angoissés pour leur avenir ?

Effectivement, on a beaucoup de questionnements et d’inquiétudes. Les sportifs ne se tournent pas forcément vers nous mais d’abord vers leurs fédérations, qui sont plus en capacité de leur apporter des réponses. Ce sont elles qui accompagnent vraiment les sportifs au quotidien. Nous on est là pour accompagner les Fédérations. Mais c’est vrai que l’on nous a remontés beaucoup de questions, au début sur le report ou non des Jeux, puis sur le délai. Aujourd’hui la grande question concerne les nouvelles étapes pour se qualifier pour les Jeux. On ne peut pas encore répondre de manière certaine. Au niveau international, c’est assez balisé, on attend maintenant que les Fédérations françaises nous donnent les chemins elles aussi. Cela permettra de sécuriser les athlètes en fixant un calendrier.

Est-ce qu’il y a des athlètes vraiment en difficulté, qui se demandent s’ils vont pouvoir s’arranger pour cette année supplémentaire ?

Oui, on a eu écho de situations avec beaucoup d’incertitude, que ce soit au niveau de l’accompagnement des partenaires, des négociations de CIP [contrats d’insertion professionnelle] ou d’aménagements du temps de travail. Pendant le confinement, on était à un an et demi des Jeux. Ça laisse quand même du temps pour discuter, éventuellement se retourner en cas de perte de partenaires, trouver comment y remédier, comment les Fédérations peuvent aider, comment le Comité paralympique en dernier recours peut lui aussi agir pour donner un élan supplémentaire. Il y a des alertes, mais pour l’instant il est compliqué d’avoir une vision d’ensemble parce que les entreprises elles-mêmes sont en pleine reprise et ne savent pas encore si elles pourront continuer d’accompagner les sportifs.

En quoi le confinement a-t-il été particulièrement compliqué à gérer pour les athlètes handisport ?

Le suivi médical et paramédical a été très perturbé. Dans le cas des pathologies pour les personnes en situation de handicap, ça a été un frein très important car il y a encore plus de travail de kiné pour favoriser la mobilité, la récupération. Ensuite on a beaucoup de sports dans lequel il y a un guide ou un aidant qui est là pour contribuer à la performance sportive. Tout ça n’était pas possible pendant le confinement, et ne l’est toujours pas actuellement dans quelques disciplines.

Est-ce que tout ça aura un impact sur la suite de la carrière de ces athlètes qui n’ont pas pu s’entraîner comme d’habitude ?

Oui, potentiellement. Mais les sportifs n’ont pas non plus été abandonnés. Un lien a été gardé par les Fédérations, du suivi réalisé par l’Agence nationale du sport pour s’assurer qu’on n’ait pas de sportifs en trop grosses difficultés ou qui auraient pu décrocher. La reprise post-confinement a été conditionnée à un bilan médical, pour vérifier l’état physique mais aussi psychologique du sportif. Et ça c’était très important. Ça a permis au corps médical de détecter les sportifs potentiellement en difficultés et de les accompagner spécifiquement dans leur reprise.

Dans quelle mesure les Jeux représentent un rendez-vous crucial pour les athlètes paralympiques, peut-être encore plus que pour les valides ?

La réussite aux Jeux paralympiques peut constituer un tremplin très important dans une carrière. Ça peut permettre d’être connu, mieux structuré, mieux accompagné, et tout simplement voir sa performance et son investissement reconnus. Après, ce n’est pas qu’un tremplin médiatique. Et heureusement. Si nos sportifs faisaient ça juste pour le retour médiatique qu’on leur donne, beaucoup auraient déjà abandonné. Les Jeux paralympiques sont encore très fortement dans l’ombre, on l’a vu au moment du report et pendant le confinement, où peu de personnes se sont posé la question de l’impact du désentraînement chez les sportifs paralympiques. C’est beaucoup de difficultés et de complexité de préparation qui ont été renforcées par cette crise sanitaire, et ce sont des choses qui ne sont pas connues du grand public car la visibilité des parasports est encore très faible. Elle n’existe quasiment exclusivement qu’au moment des Jeux.

Est-ce une spécificité française ou est-ce pareil dans tous les pays ?

Il y a des disparités. La France n’est pas le meilleur des pays en termes de visibilité, de reconnaissance, de médiatisation et d’accompagnement. Mais il faut reconnaître qu’on est en avance sur beaucoup d’autres. On est dans un système qui nécessite encore d’être amélioré. La visibilité médiatique, la recherche, la manière dont on cultive et qu’on développe la performance sportive doivent évoluer. On a encore une marge de progression, qui existe dans le mouvement olympique mais qui est encore plus grande dans celui paralympique.

Vous étiez engagée dans le Comité des athlètes lors de la candidature de Paris 2024. Est-ce que ces Jeux en France peuvent être une bascule de ce point de vue ?

C’est en tout cas une opportunité unique qu’il ne faut pas rater. Elle permet de mettre tous les acteurs en lien. On accueille le monde sur le thème de la très haute performance sportive, mais aussi de l’engagement environnemental pour un sport sociétal. On s’en sert pour changer la place du sport, et pour nous particulièrement changer celle du sport handicap en France, que ce soit la haute performance ou le développement des pratiques. On n’a pas de couverture des épreuves de qualifications, de l’entraînement au quotidien, alors qu’on est convaincu que s’il existait une visibilité au long cours, ce serait un bon moyen de faire connaître nos sportifs, de voir ce qu’ils font. Et dans la perspective des Jeux de 2024 de transformer les téléspectateurs en spectateurs car ces athlètes, ils les connaîtront et ils seront déjà habitués aux règles des sports paralympiques.

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