Accueil International Canicule : Les Ehpad, fragilisés par le coronavirus, sont-ils prêts à affronter de fortes chaleurs ?

Canicule : Les Ehpad, fragilisés par le coronavirus, sont-ils prêts à affronter de fortes chaleurs ?

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Dans les couloirs de l’Ehpad Parc de Mougins, du groupe Korian, le mercredi 17 juin 2020 — F. Binacchi / ANP / 20 Minutes
  • L’été, les congés des personnels et les risques de canicule représentent une période difficile pour les Ehpad.
  • En temps de coronavirus, après l’hécatombe chez les résidents, la fatigue des soignants et les craintes concernant la climatisation, les pics de chaleur réveillent quelques craintes.
  • Alors que l’OCDE vient d’épingler la France par son sous-effectif dans l’aide aux personnes âgées, et que le ministère de la Santé organise un « Ségur » censé mettre tous les problèmes sur la table, les représentants du secteur espèrent que le gouvernement n’oubliera pas le soin des aînés dans son plan de relance.

Lunettes de soleil et crème solaire dans le cartable ou le sac de pique-nique. Ce jeudi, le thermomètre va grimper jusqu’à 34 °C à Paris, 35 à Lyon. Un pic de chaleur avant même la fin juin qui risque de donner des sueurs froides à ceux qui supportent mal la canicule.

Notamment les résidents des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), tout juste déconfinés, très fragilisés par le coronavirus et particulièrement sensibles à la chaleur.

Une canicule dans un contexte singulier

Les Ehpad, qui depuis la dramatique canicule de 2003 ont traversé un certain nombre de pics de chaleur, sont désormais rodées. « Si on a 35 °C pendant trois mois, ça va être compliqué, mais si c’est quelques pics de chaleur, les équipes savent faire face », rassure Joachim Tavares, ancien directeur d’Ehpad et fondateur de l’entreprise Papyhappy, qui conseille les seniors ou leurs familles dans le choix de leur futur logement. « Se préparer à une canicule, c’est devenu routinier », renchérit Romain Gizolme, directeur de l ’Association des Directeurs au service des Personnes Agées (AD-PA).

Pour autant, la difficulté cette année, et les directives l’indiquent, c’est qu’il pourrait y avoir des restrictions d’utilisation de la climatisation, dans le cadre de l’épidémie. En effet, dans les lieux collectifs, de restauration par exemple, souvent climatisés, les flux d’air risquent d’augmenter la transmission du virus. Et le ventilateur ? Pas mieux, comme l’explique cet article de notre collègue. « Il est indiqué dans les directives que le ventilateur peut être utilisé dans la chambre dès lors que la personne est en capacité de l’éteindre avant que quelqu’un rentre, précise Romain Gizolme. Autant vous dire que beaucoup vont avoir du mal… »

« Ces mesures liées à l’épidémie, légitimes, rentrent en conflit avec les dispositifs pour limiter les risques en temps de canicule »

Troisième difficulté : « Il faut aérer le logement plusieurs fois par jour, reprend-il. Or, ce qui est préconisé pendant les épisodes de chaleur, c’est l’inverse, ouvrir les fenêtres la nuit et fermer la journée. Ces mesures liées à l’épidémie, légitimes, rentrent en conflit avec les dispositifs pour limiter les risques en temps de canicule. »

Porter un masque, qui renvoie de l’air chaud et de la buée sur les lunettes par 35 °C, s’annonce comme un nouveau challenge pour les soignants. Et pour les résidents, avec qui il faudra redoubler de patience et de pédagogie pour les encourager à le porter. « Il faut faire des tours d’hydratation plus réguliers, proposer de l’eau aux résidents ou d’autres boissons s’ils n’aiment pas l’eau, adapter leur tenue vestimentaire, liste Joachim Tavares. Quand j’étais directeur d’Ehpad, il y avait encore des résidents qui sortaient en doudoune avec 35 °C… » Une nouvelle situation de crise pendant laquelle la vigilance sera de mise, d’autant que les personnes âgées perdent souvent la sensation de soif. « Et qu’ils n’ont ni l’habitude de boire entre les repas, ni de manger froid, une salade par exemple », reprend-il.

Des personnels épuisés

L’autre donnée de l’équation, c’est l’immense fatigue accumulée par les personnels. Qui alertaient il y a deux ans sur leurs conditions de travail dégradées, le temps des toilettes écourté, l’écoute empêchée. Depuis, ils ont été un peu plus essorés par les grèves fin 2019, puis par le Covid et son cortège d’heures supplémentaires et d’angoisses. Quant aux résidents, ce tunnel de solitude les a également mis à rude épreuve. « Ces deux mois de confinement ont été extrêmement compliqués à vivre pour beaucoup, alors imaginez pour ces personnes âgées confinées quasiment quatre mois ! », rappelle Romain Gizolme. Elles ont été enfermées, loin de leurs proches, ont vu des camarades mourir et des soignants tout le temps masqués…

Les activités ont été interrompues, et risquent à nouveau d’être suspendues en cas de grosse chaleur. Certes, la gym douce peut s’effectuer tôt le matin à l’ombre dans un jardin (quand il y en a un). « Mais toute sortie extérieure va être limitée, ce qui est un peu triste pour les résidents qui ont déjà vécu ces derniers mois enfermés ». Après l’hécatombe du coronavirus, une canicule pourrait donc s’avérer catastrophique dans les Ehpad. « Il y a tous les ans, en période de canicule, 5.000 décès en excès en moyenne chez les personnes âgées, détaille le directeur de l’AD-PA. Je ne vois pas comment ça pourrait diminuer dans un contexte qui rajoute des circonstances aggravantes. »

Un sous-effectif chronique

D’autant que proposer un verre d’eau ou un linge humide plusieurs fois par jour, « c’est du temps humain, prévient-il. La seule façon de pouvoir faire face, c’est avec davantage de bras ! » Difficile à obtenir à l’heure des congés d’été, sachant que le sous-effectif chronique et le manque d’attractivité n’arrangent rien… « On a un métier qui souffre d’une image négative, regrette Joachim Tavares. Et il n’est pas évident de recruter des personnes formées et disponibles pendant l’été. » Même s’il est déjà tard pour organiser des shifts, « c’est maintenant que ça se joue, presse Romain Gizolme. Il faut renforcer ces équipes vannées et permettre des recrutements pour prévenir les risques de canicule dans les Ehpad. Le ministre de l’Economie a annoncé un plan de relance de 100 milliards. Il doit intégrer le secteur de l’aide à domicile. »

Pour lui, tous les voyants soulignent l’urgence de la situation. « Quand on cumule la crise Covid, l’arrivée de la chaleur, le Ségur de la Santé, le rapport de l’OCDE qui pointe le retard de la France dans ce domaine, beaucoup d’éléments devraient pousser le gouvernement à aller dans ce sens. » Mais Joachim Tavares se veut optimiste : « la période économique est incertaine, peut-être que certains, inquiets, voudront venir travailler parmi les équipes soignantes, de ménage, d’animation des Ehpad. Certains étudiants, volontaires pendant la crise sanitaire, ont pu découvrir le côté humain de ces lieux, ça va peut-être susciter de nouvelles vocations. »

Les leçons (positives) de la crise

Cette crise, qui nous a obligés à nous éloigner physiquement, a permis à certaines familles de se reconnecter grâce aux outils numériques. Idem dans les Ehpad, même si les smartphones restent rares. « On a vu certaines familles installer Messenger ou Facetime sur le portable de leurs parents pour qu’ils échangent avec leurs petits-enfants, illustre Joachim Tavares. La crise a permis d’accélérer la mise à disposition d’outils technologiques, notamment de tablettes, des appels sur la télévision, une carte postale digitale… »

Dans le lien aux soignants également, la crise a montré l’intérêt des téléconsultations. A condition d’être accompagné ou assez à l’aise avec le numérique pour mener seul une consultation à distance. Et Joachim Tavares d’imaginer un futur où la technologie prendra de plus en plus de place dans les Ehpad. « Les aînés sont parfois méfiants vis-à-vis de la télémédecine, mais ils sont convaincus quand ils voient que ça fonctionne, que ça désengorge les urgences, que ça leur évite d’aller à l’hôpital où ils peuvent attraper une maladie, le Covid ou autre. » Même si l’écran ne pourra pas remplacer le contact humain. « Je pense qu’il y a eu une prise de conscience qu’on ne peut pas laisser nos aînés seuls. Peut-être que ça va donner envie aux familles de venir plus souvent voir leurs parents âgés. »

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